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Histoire des Terre-Neuvas : à la vie, à la mer

C’est bien connu, les bretons sont fiers de leurs origines. Au rang des histoires auxquelles ils sont particulièrement attachés, il y a celles de leurs aînés Terre-Neuvas. Si en Bretagne on aime se les transmettre de génération en génération, les aventures de ces valeureux marins restent méconnues au-delà des frontières bretonnes. Si vous ne voyez absolument pas de quoi on veut vous parler ou que vous souhaitez que l’on vous raconte une nouvelle fois la courageuse histoire des Terre-Neuvas, vous êtes exactement là où il faut.

Les grandes heures de la pêche morutière

Avant de vous raconter l’incroyable histoire des Terre-Neuvas, il semble important de planter le décor. C’est au 16e siècle que débute l’histoire de la grande pêche. S’en suivront alors, 5 siècles d’épopées marines. Les chalutiers français, mais également européens, se rendaient dans les eaux glacées du Canada pour y pêcher la morue. De France, les marins embarquaient principalement à Bordeaux, Fécamp, Granville et Saint-Malo. La pêche morutière était alors un secteur économique important qui nourrissait un grand nombre de familles.

Ces pêcheurs de l’extrême embarquaient pour Terre-Neuve dès le plus jeune âge, souvent avec d’autres hommes de la famille. Évidemment, tout au long des 5 siècles de cette histoire, les conditions de vie à bord et les techniques de pêche ont évolué. Pour autant, il suffit d’écouter l’un de ces marins se livrer pour comprendre que, même au 20e siècle, leur métier restait extrêmement difficile. Parfois au péril de leur vie, ils travaillaient jour et nuit, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, pour remplir les cales de leurs bateaux.

A la poursuite de l’or blanc, la courageuse histoire des Terre-Neuvas

Ne cherchez pas, vous ne trouverez pas de trace de Terre-Neuvas dans les manuels scolaires. C’est pourquoi si vous n’êtes ni bretons ni normands, il y a de fortes chances pour que vous ignoriez l’histoire de ces courageux pêcheurs. A Saint-Malo, un musée leur est consacré. Animé par d’anciens marins, tous bénévoles, ils ont à cœur de faire découvrir l’histoire des Terre-Neuvas à leurs visiteurs. Très peu de ceux qui ont connu cette époque ont fait la démarche de coucher leurs souvenirs par écrit. Certains se sont surement dit « à quoi bon ? ». Nous on s’est dit « pourquoi pas ». C’est finalement grâce au hasard des réseaux sociaux que nous avons rencontré Yvon Brehin. Pour nous, il a accepté de revenir sur ses 4 campagnes de pêche morutière, voici son histoire.

A quel âge avez-vous embarqué pour la première fois sur un bateau de pêche ?

Mon parcours de vie est très atypique. Allez donc savoir pourquoi, mes parents m’ont placé dans une famille d’accueil à l’âge de deux ans. Quand ils m’ont récupéré, j’avais treize ans et demi. La raison était simple, j’étais en âge de produire. C’est ainsi que j’ai commencé à travailler chez un boulanger à Douarnenez en tant qu’apprenti. Au bout de 15 jours, un patron pêcheur est venu à la boulangerie poser une annonce. Elle disait « recherche mousse ». J’ai pas réfléchi, et c’est comme ça que j’ai embarqué pour ma première campagne de pêche en Mauritanie à treize ans et demi.

A 16 ans, vous choisissez de partir pêcher la morue à Terre-Neuve, pourquoi ?

La première fois que je suis parti là-bas, c’était à bord de l’Islande qui appartenait à une compagnie bordelaise. J’ai toujours aimé les défis et j’étais à la recherche de ça. Je voulais de la difficulté et du non-conventionnel. C’est pour cela que j’ai choisi Terre-Neuve. J’en avais souvent entendu parler et pas qu’en bien. Je voulais savoir et même défier ça.

Comment se passait une journée sur un bateau de pêche à l’époque ?

Ce qu’il faut savoir pour commencer c’est que de Bordeaux, là où j’embarquais, aux bancs du Labrador, du Bonnet Flamand ou encore de Saint-Pierre, il fallait compter 10 jours de navigation. Toutes ces zones de pêche étaient situées dans le grand nord. Nous partions alors pour 4 mois de mer. Nous mettions ce temps à profit pour préparer le bateau et notre matériel pour la campagne qui nous attendait. Durant la traversée, nous travaillons environ 12 heures par jour.

Une fois arrivés sur la zone de pêche, la cadence devenait infernale. Fini les temps de repos et les journées de 12 heures. Le bateau tournait 24h/24 et nous travaillons par bordée. Ainsi, la pêche ne s’arrêtait jamais ou presque. Nous travaillions alors 18 heures par jour… A chaque pontée, c’était environ 20 tonnes de morues qui arrivaient sur le pont. En un coup de chalut, nous avions du poisson bien au dessus de la ceinture.

« En pêche, nous faisions trois postes de 6 heures de travail consécutives, entrecoupés de 20 minutes pour manger. Les 6 dernières heures qu’il nous restait, nous tombions de fatigue dans nos bannettes sans même prendre la peine de se changer ou de se laver »  Yvon Brehin nous raconte l’histoire des Terre-Neuvas

Nous travaillions par tous les temps. A l’époque où je suis allé sur les bancs de Terre-Neuve, le pont des bateaux n’était pas couvert. Nous étions donc constamment exposés aux intempéries. Parfois nous passions 6 heures à travailler dans l’eau froide et salée, exposés au vent, à la neige et aux paquets de mer. Selon le poste occupé, nos mains étaient nues ou au mieux couvertes par ce qu’on appelait des mitaines. Mais cela n’empêchait pas les crevasses ou comme beaucoup, et c’est mon cas, la perte de bout de doigts.

Quels étaient vos équipements justement ?

Là où nous couchions, ce que l’on appelait la machine et qui n’est autre que le moteur, propulsait de l’air chaud jusque dans nos postes. En revanche sur le pont, nous devions enfiler plusieurs couches de vêtements pour nous protéger du froid. Plusieurs pulls, deux pantalons et différentes couches de chaussettes. Mais nous étions constamment humides. Selon le poste occupé, nous ne pouvions pas tous porter des mitaines. Alors pour se réchauffer les mains, on se les tapait contre les flancs pour essayer de faire circuler le sang et retrouver quelques sensations.

Vous deviez apprécier les temps de pause ?

En pêche, ils étaient très rares. Les seuls moments de repos que nous pouvions avoir se limitaient à 20 minutes pour manger toutes les 6 heures. Mais dans ce métier d’hommes, il fallait respecter l’ancienneté. Les mousses et les novices n’étaient pas prioritaires pour aller se restaurer. Et forcément, travaillant 18 heures par jour, nous n’avions que 6 heures pour dormir. Autant vous dire que la gamelle était vite avalée. On ne prenait même pas le temps de prendre une douche ou de se changer. D’ailleurs, je n’ai pas le souvenir d’avoir vu des douches dans les postes d’équipage. On se couchait tout habillé, dans un réel souci de gain de temps et on tombait littéralement de fatigue.

« Nous mettions vent arrière pour éviter au bateau d’être submergé par les paquets de mer et de risquer un chavirage » Yvon Brehin

Et puis, il y avait ce qu’on appelait « la mise en cap ». C’était le moment où, à cause des intempéries, le capitaine décidait de ne pas nous mettre en pêche car cela devenait trop dangereux. En général, c’était quand la mer devenait beaucoup trop agitée et les vents atteignaient ou dépassaient les 100 km/h. Il y avait alors de réels risques pour les marins. La mise en cape était accueillie comme un soulagement pour nous. On passait notre temps principalement à dormir et à panser nos plaies.

Les accidents de travail étaient-ils fréquents ?

Oui, cela arrivait souvent. Déjà parce que nous travaillions presque tous avec des couteaux. Évidements ils étaient plus ou moins graves, mais les coupures restaient extrêmement fréquentes. A bord, nous avions ce qu’on appelait « du sparadrap ». La plaie était emballée et nous retournions travailler. Il arrivait aussi que des marins reçoivent des chocs importants. Un chalut qui se décrochait, une charge qui tombait, nous n’avions pas de protection et encore moins des casques à cette époque.

Comment était géré un malade ou un blessé à bord ?

S’il était impossible de le soigner sur le bateau, il était évacué sur un bateau militaire français qui nous servait d’assistance. Le Commandant Bourdais naviguait dans les parages. Il était équipé de personnel et de matériel médical. A bord, on pouvait vous arracher des dents, soigner des plaies importantes, soulager votre crise de démence. D’ailleurs ce navire avait aussi d’autres fonctions. Il assurait la voie postale entre les marins et leurs familles. Pour finir, il ravitaillait aussi les bateaux de pêche en vivres fraîches.

Si toutefois, le Commandant Bourdais ne se trouvait pas près de nous pour évacuer un blessé ou un malade, nous étions obligés de stopper la pêche pour rejoindre un des ports du Grand Nord.

Un travail si difficile était-il bien rémunéré ?

Notre salaire était divisé en deux partie. La première était fixe. La seconde était variable et dépendait de deux choses : le tonnage pêché lors de la campagne et le prix du cours de la morue. En gros, plus on pêchait, plus on gagnait.

Lors de votre première campagne de pêche à Terre-Neuve, vous embarquez novice. Comment faisait-on ensuite pour gravir les échelons ?

C’était avant tout une histoire de tranche d’âge. Les plus jeunes étaient les mousses. C’étaient encore des enfants, des jeunes ados. Venaient ensuite les novices puis les matelots légers et enfin les matelots. Plus haut, c’était la catégorie des « chefs ». Votre catégorie, dirons-nous, dépendait donc avant de votre âge. Votre progression ensuite était très arbitraire. C’était au bon vouloir du capitaine qui, s’il remarquait votre travail en discutait avec l’armateur, vous changeait de catégorie et par là même, souvent, de fonction.

Qu’est-ce qui était le plus difficile selon vous ?

A 16 ans, vous êtes dans l’insouciance. J’ai fait le choix d’aller pêcher sur les bancs de Terre-Neuve. Je ne me posais pas de questions. Ce que je retiens, c’est que la vie sur un bateau de pêche à cette époque est à la fois rude et violente. Il n’y a pas de place pour les sentiments et la plainte. C’était véritablement un monde de rustres et de brutes.

Vous souvenez-vous de votre pire souvenir ?

C’est le jour où j’ai vu un chalutier portugais sombrer sous mes yeux. Il a pris feu et a entièrement brûlé entraînant avec lui l’ensemble de son équipage. Il faut savoir que dans les années 1960, les bateaux de pêche portugais était encore des voiliers. Et malheureusement, il n’était absolument pas rare de les voir brûler sur les bancs de Terre-Neuve…

L’histoire des Terre-Neuvas apparaît comme extrêmement difficile. Pourtant, y a t-il eu de bons souvenirs ?

Les seuls bons souvenirs que je retiens c’est quand nous traversions des champs d’icebergs. La coque du bateau fracassait la banquise. Le bruit que cela faisait empêchait mes camarades de dormir, ce qui les faisait râler. Moi j’adorais ça et on me prenait pour un fou. Ce sont les seuls bons souvenirs que je garde. J’ai coutume de dire que je n’ai pas eu besoin de faire mon service militaire pour apprendre la vie. Je l’ai apprise sur les bancs de Terre-Neuve à pêcher du poisson dans une eau glacée, et ce 18 heures par jour. C’est peut-être la seule satisfaction que j’en retiens : y avoir appris la rudesse de la vie.

Une fois de retour de votre campagne de pêche, vous souvenez-vous des premières choses que vous faisiez ?

Je voulais faire plein de choses. A mon âge à l’époque, la chose à la mode était d’avoir une mobylette. C’était mon rêve. J’en voulais une pour partir faire le tour du monde avec. Mais quand j’allais à la banque pour retirer un peu d’argent, mes comptes étaient vides…Je n’ai jamais pu profiter de cet argent si durement gagné. Il servait à faire vivre la famille nombreuse dont je suis issu. Et je n’ai d’ailleurs jamais eu ma mobylette.

Est-ce qu’on est fier d’être un Terre-Neuvas ?

A la base, je ne suis pas breton, je suis normand. Quand je suis arrivé en Bretagne, je résidait à Brest. Et dans le monde marin à l’époque, il n’y avait pas de marins pêcheurs là-bas. Ils étaient marins de commerce, mais pas pêcheurs. C’était donc un double défi pour moi. Gamin, je voulais aller à Terre-Neuve. Je voulais voir ce que c’était. C’est ce que j’ai fait pendant mes quatre campagnes de pêche sur les bancs. Si c’était à refaire, évidemment que je le referais. Cependant, je ne crois pas qu’avec le recul, je pourrais accepter de le faire dans les mêmes conditions.

Justement, à l’époque vous travailliez 18 heures par jour. Cela semble improbable aujourd’hui ?

Les conditions de pêche étaient effectivement difficiles. Mais pas seulement. Les conditions de vie à bord avec l’alimentation, l’hygiène, l’inconfort et la promiscuité, l’étaient également. On ne se douchait pas. On considérait cela comme de la perte de temps. Et puis nous n’avions pas non plus accès à l’eau douce pour se rincer. Parfois lors des escales, on prenait le soin de se dessaler un peu. Sinon, on enfilait directement nos affaires civiles par dessus notre crasse. Ce n’est pas pour rien que je me suis souvent retrouvé seul dans mon compartiment de train qui me ramenait chez moi à Brest !

« Terre-Neuve ce n’est qu’un rapport de force entre les hommes » Yvon Brehin

Heureusement que tout cela a bien changé. C’est une bonne chose. Malgré tout, ça reste un métier très difficile. Disons que les conditions aujourd’hui sont plus acceptables.

Aujourd’hui, vous n’êtes plus marin. Quel rapport gardez vous avec la mer ?

Effectivement, je ne pêche et je ne navigue plus. Pourtant, je ne peux pas me passer de la mer. Et quand on a été marin, on ne peut pas s’en défaire. La mer est une maîtresse que l’on a dans la peau et que l’on ne peut pas vraiment écarter de sa vie. Vous savez, c’est une grande dame et on lui doit le respect. Tout comme il faut la protéger, car elle est synonyme d’espoir et de vie, ça c’est indéniable. Désormais, j’aime me poser dans le secteur du Guilvinec et de la pointe de Penmarc’h. Je m’assois sur un caillou et je scrute l’océan. Non pas que je veuille y retourner ou que je sois dans l’attente d’un prochain départ. Simplement car cela me rappelle immanquablement des souvenirs et m’apporte du bien-être ainsi que du recul sur la vie actuelle. N’appelle-t-on pas cela de la nostalgie ?

Dans les années 1990, le Canada impose un moratoire sur la pêche morutière qui met un terme à la longue histoire des Terre-Neuvas. A ce jour, combien de familles bretonnes ont entendu ce genre de témoignage poignant ? Combien de marins sont à la fois fiers et pudiques de la raconter ? Enfin, combien ignorent totalement ce pan de la culture bretonne ? Ils ont écrit l’histoire de la grande pêche morutière dans les eaux glacées et lointaines du Canada, pour eux, n’oublions pas.

À propos de Emilie

Produit 100% Charentais passionnée de sport et de nature. J'ai découvert la Bretagne... a contre cœur, (les préjugés ont la peau dure !) et j'en suis repartie en pleurant ! Depuis cette incroyable découverte, il m'est vitale de m'y échapper plusieurs fois par an avec mon vélo. Encore une preuve que tout peut arriver sur un malentendu !